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« Il faut former, informer et accompagner pour réussir la modernisation de l’Etat »
Point de vue sur la modernisation de l’Etat
avec Jean-Pierre Barbéris, Directeur Général des Services et Solutions Bull, réalisé avec Cités Numériques. |
En matière de grands projets publics, ne doit-on pas tirer les leçons des écueils rencontrés lors de la mise en service de la Carte Vitale pour éviter de reproduire les mêmes erreurs ?
Le déploiement de la Carte Vitale est un excellent exemple. Aujourd’hui plus personne ne conteste son intérêt, sa praticité, sa facilité d’emploi et les économies qu’elle a permis de réaliser. Cependant, tout ceci a pris une dizaine d’années. Il s’agit de projets où les utilisateurs se comptent en dizaines de millions et le temps de déploiement est très important. Parallèlement, on s’aperçoit que la montée en charge est progressive et lente jusqu’à atteindre 50% des flux. Une fois ce seuil atteint, il existe un effet boule de neige qui accélère le déploiement.
Vous pensez donc qu’il faudra dix ans pour déployer la Carte d’Identité Electronique ?
Cela ira nécessairement plus vite. A l’époque de la Carte Vitale, il n’y avait pas d’Internet, pas d’interconnexion des réseaux et pas de culture autour des technologies. Cependant, il ne faut pas oublier le problème de la conduite du changement que ce soit pour la Carte d’Identité Electronique ou pour le DMP (Dossier Médical Personnel). La conduite du changement est un élément clé trop souvent négligé. Il faut informer, former et accompagner les administrations, les professionnels concernés et les usagers. Si vous n’expliquez pas les nouvelles règles et, surtout, si les agents ont le sentiment d’être mis de côté par l’introduction de technologies, vous arrivez à des situations de blocage. Dans la modernisation de l’Etat, c’est un point qu’il faut absolument prendre en compte et je ne suis pas certain qu’il le soit à sa juste valeur.
Un débat important a pour thème la protection des libertés individuelles. Quel est votre sentiment par rapport à ces questions ?
Nous sommes en France très sensibles dès qu’il s’agit des libertés publiques, parfois même au mépris du coût que cela peut représenter pour la collectivité et il nous faut trouver des réponses technologiques et techniques à ces questions. Il me paraît très intéressant de s’inspirer de ce qui a été accompli par nos voisins belges. Concernant la gestion des identités, il existe un système de traçabilité qui prévient dès qu’une manipulation est opérée sur un enregistrement. De manière générale, en termes de sécurité, il ne suffit pas de posséder un coffre-fort efficace : il faut penser aux dispositifs d’accès aux données et aux alertes. Aucun système ne garantit contre la divulgation. Mais ceux qui se livrent aux manipulations savent qu’ils seront reconnus, alors...
Etes-vous favorable aux empreintes digitales, l’élément biométrique retenu par le Ministère de l’Intérieur ?
La technologie des empreintes digitales est éprouvée, donc il est normal qu’elle soit sélectionnée. Il existe des technologies plus modernes comme la reconnaissance de l’iris ou la reconnaissance des visages, mais il existe certaines difficultés techniques et financières. Je crois qu’il faut procéder en plusieurs étapes et accroître progressivement les éléments biométriques. N’oublions pas que ces cartes électroniques ont une durée de vie limitée. Aussi, il sera possible d’intégrer de nouveaux éléments dans la génération suivante. Enfin, n’oublions pas non plus que la banalisation de la biométrie, notamment dans les PC, va faciliter son acceptation par le public.
Ne pensez-vous pas qu’il aurait été préférable de regrouper Passeport et CNI (Carte Nationale d’Identité) pour la mise en place ?
Le découplage entre la carte et le passeport est raisonnable. Nous avons un train de modernisation intéressant avec la carte électronique et il faut penser dans la durée ses évolutions et ses usages et non pas chercher à faire un coup. Comme je l’indiquais, il est nécessaire de changer les organisations de manière assez profonde. Aussi, il est important de livrer un premier palier, de l’utiliser pour améliorer les services de l’Etat et de démarrer des services électroniques, mais il ne faut pas en attendre un retour sur investissement immédiat.
Cette question du retour sur investissement a-t-il retardé le projet ?
Dans un premier temps, certains ont pu croire qu’il était possible de financer la carte électronique par l’ajout de services tiers. Il s’est rapidement avéré que cette approche était illusoire et ce, pour différentes raisons. En premier lieu, la construction de l’infrastructure nécessaire à la mis e en place est une mission d’ Etat. Ensuite, les services ne peuvent fonctionner qu’à partir du moment où il existe un volume suffisamment significatif de cartes électroniques, ce qui va prendre quelques années. Que l’Etat souhaite réaliser le maximum d’économies est parfaitement légitime. Toutefois, je pense qu’il faut s’inspirer de ce qui a été accompli avec le programme Copernic, lequel a permis de réaliser des économies, plutôt qu’à chercher un financement tiers.
Que pensez-vous de la solution retenue, à savoir un partenariat entre le public et le privé, pour la mise en oeuvre de cette carte comme d’ailleurs du DMP ?
Une fois de plus, la mise en place de la Carte Vitale a éclairé la situation. Cela nous a permis de constater la difficulté à réaliser des délégations de services publics. Aussi, il me semble en effet préférable de lui substituer la notion de PPP (Partenariat Public Privé), car elle assure une meilleure flexibilité à l’ensemble des acteurs lorsqu’il convient d’adapter le cahier des charges à la réalité du marché.
Concernant le DMP, vous êtes favorable à la récupération d’un numéro d’identification déjà existant plutôt qu’à la création d’un nouveau numéro. Pour quelles raisons ?
C’est un point essentiel. Si on crée un nouveau numéro d’identification, cela signifie qu’il faut créer une nouvelle base de données, laquelle représente entre 10 et 30 euros de coût d’acquisition par nouvel abonné. En parallèle, utiliser des données existantes, notamment de l’Assurance maladie, pour les verser dans le DMP, serait une occasion de les vérifier. Certes, nous aurons quelques pourcents d’erreurs, mais cela sera l’occasion de les corriger. J’ajoute l’étendue du risque iatrogénique (plusieurs milliers de morts chaque année par manque de communication entre les acteurs médicaux et d’interconnexion entre différents fichiers). Le respect le plus scrupuleux des libertés individuelles vaut-il le décès de milliers de personnes chaque année ? Il est évident que non ; mais il faut du courage politique pour l’expliquer. J’ajoute que la création d’un nouvel identifiant risque de retarder le projet de plusieurs années en montée en charge.
Outre la CNI et le DMP, dans quels domaines voyez-vous des avancées ?
Les grandes avancées vont se faire autour du référentiel, notamment dans la santé et dans les infrastructures. Ce sont des efforts d’Etat avec des budgets importants, mais je pense que cela peut être un facteur de stimulation de l’économie. Cependant, il faut que les mentalités évoluent. Regardez ce qui s’est passé avec les impôts. C’est une révolution copernicienne - sans mauvais jeu de mot – de décider de ne pas transmettre les pièces attachées à sa déclaration de revenus. Les impôts fonctionnent désormais sur le principe de la confiance. La révolution est bien plus là, dans la mentalité, que dans la technique informatique.
Quels sont les éléments qui manquent encore pour que ces différents projets soient couronnés de succès ?
Comme je l’indiquais précédemment, la conduite du changement chez les professionnels de santé est un axe très important à mettre en place. Parallèlement, je crois beaucoup à l’expérimentation locale. Le DMP va être un levier très intéressant, notamment pour accélérer l’informatisation des hôpitaux. Il est indispensable d’expérimenter le plus rapidement possible pour se rendre compte de l’ensemble des typologies. En effet, le niveau d’élaboration des dossiers informatisés est très varié. Aussi, je crois qu’il convient de démarrer rapidement et nous trouverons de nouveaux usages au fur et à mesure de l’avancement.
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