En premier lieu, il me paraît
indispensable de rappeler la formidable
accélération de l’adoption des technologies pour
tout un chacun. S’il a fallu une petite centaine
d’années entre l’invention du téléphone fixe et sa
généralisation, il a fallu cinq fois moins de temps
pour l’ordinateur personnel et dix fois moins
pour le téléphone mobile. De même, 700 millions
de personnes dans le monde, soit 14 % de la
population mondiale, utilisent désormais Internet
et la part que représentent les internautes
américains est passée des deux tiers à un quart
en moins de dix ans, ce chiffre soulignant
l’explosion de ce mode de communication dans
l’ensemble du monde.
Valoriser la dimension calcul
Dans ces conditions, trois tendances
fondamentales se dégagent. Premièrement, nous
assistons à un développement exponentiel des
réseaux de communication de toutes sortes,
filaires ou non. Deuxièmement, il se produit
une standardisation des points d’accès et une
multiplication des objets « actifs » intervenant
dans le réseau. La géolocalisation, les objets
intelligents, le Web de deuxième génération sont
autant de nouvelles applications qui vont
contribuer au développement de ce monde
interconnecté. Enfin, la troisième tendance, certes
moins visible, mais tout aussi fondamentale, est
l’explosion de la puissance de traitement et de stockage des ordinateurs pour la mise en place de cette société de l’information. Dans cet esprit, n’oublions pas que la société Google n’est pas – comme on le croit trop souvent – uniquement un moteur de recherche, mais d’abord une gigantesque capacité de calcul dont l’application la plus visible actuellement est précisément ce moteur de recherche. Aujourd’hui, l’Europe au travers du projet Quaero souhaite se lancer dans le domaine des moteurs de recherche. Nous ne pouvons qu’encourager cette démarche mais il nous semble qu’aujourd’hui il manque à cet ambitieux regroupement la présence de constructeurs informatiques, au premier rang desquels devrait figurer la société que j’ai l’honneur de diriger. De même, il me semble que la dimension calcul du projet Quaero soit sous-évaluée par rapport à la dimension applicative du projet.
De manière générale, on mésestime, d’une part, l’importance de la puissance de calcul dans le développement futur de nos sociétés, et, d’autre part, notre capacité technologique à répondre à ses besoins croissants. Concernant le premier point, on a pu constater que les difficultés de l’application de déclaration des impôts en ligne n’étaient certainement pas dues à la défiance des internautes, mais bien au trop faible dimensionnement des ressources de calcul nécessaires à son bon fonctionnement. Depuis, le nécessaire a été fait et la déclaration en ligne est une des applications phare de l’Administration électronique. N’oublions cependant pas que les capacités mais aussi les besoins de calcul et de stockage vont être multipliées par 100 durant les dix prochaines années.
Affirmer nos ambitions
Le second point est relatif à ce que d’aucuns appellent le patriotisme économique, auquel je préfère substituer l’appellation de réalisme économique. Très récemment, nous avons entendu l’indignation de plusieurs responsables politiques et syndicaux devant le choix effectué par la SNCF d’une société canadienne en lieu et place d’une société française pour le remplacement de ses trains. En revanche, je n’ai jamais entendu s’exprimer ces mêmes responsables alors que les choix technologiques faits par nos entreprises publiques et nos administrations sont à 90 % confiés à des sociétés américaines, alors que des solutions technologiquement et financièrement équivalentes existent en Europe, voire en France. À ce titre, je prendrais pour contre exemple le calculateur que nous venons de fournir au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) qui nous place au premier rang européen et au cinquième mondial, alors que nous occupions la 269e place avant cette commande. Bref, indiquer que l’Europe, et tout particulièrement la France, sont incapables de rivaliser avec le Japon ou les États-Unis dans ces domaines est totalement erroné.
Le troisième point est l’importance cruciale du logiciel libre et des standards ouverts tant pour l’équipement que pour la recherche. Dans le cas du calculateur Tera-10, livré au CEA, le logiciel qui l’équipe comporte un million de lignes de code : 80 % proviennent de l’Open Source et ceci nous a permis un développement en cinq fois moins de temps qu’avec les techniques traditionnelles. Par ailleurs, et cet aspect est parfois négligé, l’utilisation de briques Open Source garantit l’indépendance logicielle – toujours plus stratégique – vis-à-vis d’un quelconque fournisseur. Aussi, je crois que le déploiement de l’Open Source est un vecteur considérable de l’accélération des technologies, ainsi qu’un gage d’innovation et de souveraineté.
En conclusion, il est indispensable que l’ensemble de nos élus prenne conscience que l’informatique va devenir une commodité indispensable à tous les foyers, une ressource dont certaines applications pourront être délivrées ou gérées par les collectivités locales à l’instar de l’eau ou l’électricité. C’est une réalisation de ce type que nous venons de mener au Royaume-Uni. N’oublions pas enfin le rôle clé de certaines applications dans la génération d’emplois. Par exemple, la société d’enchères en ligne eBay a contribué à la création d’un écosystème de 750 000 personnes dans le monde, pour lesquelles les transactions sur la plateforme représentent une source majeure de revenus. Nous entrons désormais dans une relation active et participative au travers des réseaux. Il est nécessaire de disposer de politiques structurantes pour aider au développement de ces technologies et accentuer l’effort en Recherche & Développement, pour lequel nous sommes largement en retard face au Japon ou aux USA.
Didier Lamouche
Président-Directeur Général
Interview de Cités Numériques
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