 |
 |
François Elie, vous êtes précurseur et avocat du développement d’applications en Open Source pour le Secteur public. Quels intérêts majeurs y voyez-vous ?
Tout d’abord, un premier constat d’évidence, le libre a libéré l’informatique… comme les mathématiques un jour ont été libérées. Mais je voudrais mentionner deux points qui me paraissent importants au-delà des arguments techniques et économiques généralement avancés :
- Tout d’abord la séparation entre la solution et la prestation évite le mécanisme de ‘vendor-locking’ ; c’est très important de pouvoir mettre en concurrence les prestations sans changer les choix technologiques.
- Ensuite, c’est un formidable instrument de la conduite du changement.
|
|
Pour nous, services publics, l’adoption des logiciels libres était évidente, cependant nous avons vite réalisé qu’il n’y aurait jamais d’applications métiers en Open Source, à moins que les intéressés ne les développent eux-mêmes. C’est pourquoi nous avons fondé l’ADULLACT en 2002 pour développer les logiciels métiers dont les collectivités avaient besoin. L’ADULLACT compte aujourd’hui 130 collectivités territoriales importantes. Nous avons été les premiers à mettre en place une forge dédiée au service public et au développement coopératif de communautés professionnelles sur ces logiciels métiers. Nous hébergeons depuis juin 2008 les logiciels développés par l’Etat et nous avons convaincu la Communauté européenne de monter une forge service public2 (http://forge.osor.eu/), qui a été inaugurée en novembre 2008.
Quelle est votre vision des forges logicielles ?
Dans le développement propriétaire on développe en mode ‘bunker’ et on est dans l’économie du secret. Dans le monde Open Source, la forge permet la collaboration la plus large (avec des mécanismes d’arbitrage) des développeurs travaillant ensemble sur le même code. Le code est travaillé en continu ; de temps en temps il est ‘gelé’ pour sortir une version, qui est un état de l’art à un moment donné. Et le code continue à être développé.
Les forges adressent aujourd’hui trois types de communautés :
- La forge ‘utilisateurs’, forge historique adresse la communauté des utilisateurs qui vient y chercher le logiciel libre. Le modèle économique est la publicité et éventuellement un peu de traçabilité.
- La forge ‘industriels’ – typiquement la forge OW2 – adresse la communauté des développeurs de middleware. Son modèle économique : la mutualisation des R&D. Ces forges mettent à disposition des développeurs un environnement de production de logiciels, dit CDS (Concurrent Design Services), composé de serveurs de courrier, de forums et des versions de packaging, etc. qui sont le cœur de la forge. La dimension de sécurité y est très importante pour assurer les accès, notamment les accès critiques en écriture sur le code et pour assurer la pérennité et la solidité de ces forges. Dans ce cadre-là, le workflow de l’entreprise peut être modifié quasiment en temps réel en disposant d’outils tels que des utilitaires, des contrôles d’intégrité qui vont partir de la forge directement sur la chaîne de production de l’entreprise, qui vont lier la production même de logiciel avec leur mise en production.
- La forge ‘clients’ vient d’émerger avec comme modèle économique les économies réalisées de par la mutualisation par la demande d’applications métiers. C’est une véritable place de marché.
Depuis quelques années, nous assistons à une divergence de ces forges que je trouve très dangereuse. Elles auraient tout intérêt à travailler ensemble.
Quelles menaces voyez-vous ?
Si l’on regarde l’évolution de l’économie du logiciel libre, on s’aperçoit que son adoption s’est faite étape par étape et qu’elle est liée à l’histoire des communautés. Au départ, il s’agissait de communautés de développeurs des couches basses, les réseaux par exemple. Un premier frein idéologique du logiciel libre a sauté en 2000 grâce à Eric Steven Raymond3 et ces zones basses sont maintenant massivement adoptées. Ensuite, nous avons eu l’accélérateur des économies permises par l’Open Source. Les industriels ont mutualisé leurs développements middleware pour concentrer leur valeur ajoutée et leur différenciation sur les applications terminales. Ces middleware sont largement en cours d’adoption. Viennent maintenant les applications métiers avec les communautés de clients. Leur adoption est à venir.
Cependant nous pourrions imaginer d’autres scénarii que celui de l’adoption progressive de l’Open Source. Nous avons en effet un écosystème du logiciel Open Source qui peut être confronté à la question de la maîtrise de la roadmap. Rappelons qu’en janvier dernier MySQL était racheté par SUN pour un milliard de dollars. Aussi vois-je deux types de menaces :
- Première menace : une puissance qui disposerait de beaucoup de trésorerie pourrait mettre la main sur la plupart des communautés Open Source pour prendre le pouvoir sur leurs feuilles de route. Microsoft par exemple va donner un environnement de développement pour encourager les enfants à développer dans les écoles en mode collaboratif. On peut donc imaginer que le pouvoir sur la roadmap des différentes communautés change de mains. Si on en vient à un monopole sur les communautés, qui fera de l’Open Source demain ? Telle est la vraie question. Il faut se souvenir que toutes les révolutions sont parfois confisquées et pas toujours par les amis de cette révolution.
- Deuxième menace : si on externalise tout, s’il ya une sorte de grand ‘cloud computing’ totalement opaque, la question : « ai-je le droit de modifier mon logiciel ? » n’a plus de sens, parce que quelqu’un fait du logiciel à ma place. Pour moi, le ‘cloud computing’ dont on nous rebat les oreilles est en réalité un énorme piège qui va jusqu’à confisquer l’idée même de maîtriser nos outils.
Faut-il imaginer un nouveau modèle ?
Quelle est en effet la réponse possible ? C’est d’accélérer la cohésion des trois forges et des trois communautés. Pour que l’Open Source perdure et soit massivement adopté, trois conditions doivent être réunies :
- 1er axe : il faut que les communautés soient rémunérées. Tout travail mérite salaire ! Il faut donc mettre en place des modèles économiques qui permettent de rémunérer les contributeurs.
- 2e axe : il faut que la demande des clients change. Quand on veut développer des applications métiers et les partager avec d’autres, alors on doit travailler en amont à la généricité des applications. Sinon on fait du spécifique en Open Source et on n’a alors rien gagné.
- 3e axe : les industriels doivent baisser la granularité de leurs composants. Plus ces composants seront petits, plus ils seront robustes et mieux ils communiqueront ensemble.
Dans ce nouveau modèle de place de marché, toute activité de service pourra déposer du code. Et puis le véritable intérêt est de faire de l’Open Source durable, ne faisons pas de l’Open Source jetable ! Nous avons à produire des objets durables, robustes et de qualité.
1 ADULLACT : Association des Développeurs et des Utilisateurs de Logiciels Libres pour l’Administration et les Collectivités Territoriales.
2Exemple de collaboration entre l'ADULLACT et la Communauté européenne dans le cadre d'OSOR : les versions anglaises d'openCimetiere et d'openCourrier ont été proposées sur la forge européenne >>>
3 Eric Steven Raymond, à qui l’on doit la popularisation du terme Open Source, s’est attaché à promouvoir la qualité du code source ouvert.
About ADULLACT
L'ADULLACT s'est donnée pour objectifs de soutenir et coordonner l'action des collectivités territoriales, des administrations publiques et des centres hospitaliers dans le but de promouvoir, développer, mutualiser et maintenir un patrimoine commun de logiciels libres utiles aux missions de service public.
Pour plus d’information >> |
|
|