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Pour sortir de la crise, priorité à l’innovation

RENCONTRE

Didier Lamouche, PDG de Bull, Duncan Stewart, directeur de la recherche sur les technologie chez Deloitte, et Albert Aidan, associé de Deloitte, s’interrogent sur la crise actuelle, ses causes, ses impacts et les moyens d’en sortir.

Deloitte   DL

La crise actuelle ne remet-elle pas en cause certaines pratiques économiques que nous avons pu connaître ces dernières années ?

Duncan Stewart – Il y a encore quelques mois, nous vivions dans un monde où l’argent était abondant. De nombreux acteurs économiques, entreprises, gouvernements, ménages, en ont profité pour s’endetter, financer des projets ambitieux. Aujourd’hui, beaucoup se retrouvent face à des échéances difficiles à tenir et risquent de payer lourdement le prix de politiques qui n’avaient pas de fondements solides et durables.

Didier Lamouche – On peut ajouter que pour évaluer les sociétés, on a eu recours durant cette période à des modèles financiers de plus en plus sophistiqués, qui tenaient pour acquis ces liquidités abondantes. Aujourd’hui, ces modèles ont volé en éclats et on voit toute la difficulté qu’ont désormais les investisseurs à valoriser les entreprises. On a accordé trop d’importance à la valeur créée virtuellement, par des jeux d’écriture, par rapport à la valeur créée réellement, par des services et des produits tangibles. Il faut redonner la priorité à cette dernière. On a sans doute été trop loin dans l’ingénierie financière, et les entrepreneurs, les managers, les ingénieurs doivent reprendre la conduite des affaires.

Albert Aidan – Absolument. Mais la difficulté est que les décideurs vivent à l’horizon de leurs résultats trimestriels. Un des sujets que soulève cette crise, c’est à quel point notre monde est piloté à court terme. Or les vraies innovations demandent une vision à plus longue échéance. C’est courir un risque que d’oublier l’investissement à long terme et il serait bon que cet aspect soit pris en compte, d’une façon ou d’une autre, dans les résultats des entreprises.

Plus spécifiquement, quel peut être l’impact de cette crise sur le secteur high-tech ?

D. S. – Albert vient de parler d’innovation. Je crois qu’en cette période un des principaux risques pour les entreprises du secteur high tech serait précisément de sous-investir dans l’innovation. Même dans les temps difficiles, il est essentiel de préparer l’avenir.

D. L. – D’autant que les tendances de fond, celles qui appellent l’innovation, demeurent et ne devraient pas faiblir. Le développement des réseaux autour d’Internet va se poursuivre, notamment avec la multiplication d’objets connectés. Son corollaire sera la concentration des moyens de calcul, qui a déjà débuté avec l’apparition de centrales informatiques à grande échelle et la généralisation du calcul haute performance. Celui-ci est d’ailleurs un catalyseur de l’innovation dans tous les domaines, et c’est pourquoi Bull se félicite du lancement d’un plan de simulation numérique à l’échelle européenne. Enfin, n’oublions pas la sécurité. Elle risque d’être l’une des victimes de la crise car les retours sur investissements sont rarement immédiats, et pourtant tout concourt à démontrer que nous avons besoin de plus de sûreté, de plus de confiance dans nos transactions et nos systèmes. Faire valoir la sécurité et la transparence de ses opérations sera à mon sens l’un des grands différentiateurs ces prochaines années.

D. S. – La plupart de ces pistes concernent l’informatique professionnelle et cela me paraît très important. Le high tech a toujours eu des revenus assez équilibrés entre marché grand public et marché entreprises. Or ces dernières années l’accent a été exagérément mis sur les consommateurs, qui n’auront pas une capacité infinie à absorber de nouveaux gadgets. Tout le secteur s’en trouve fragilisé et il est important de rééquilibrer la balance.

Dans ces conditions, quelles peuvent être les stratégies de sortie de crise pour les entreprises ?

D. S. – Les clients étant à cours d’argent, il faut chercher par tous les moyens à leur éviter des dépenses inutiles. Le prix va devenir le critère numéro 1. Le formidable développement des Netbooks, dont les ventes vont passer de zéro en 2007 à 30 millions d’unités en 2009, démontre l’intérêt du marché pour des solutions basiques, efficaces et peu onéreuses, voire gratuites comme les Netbooks avec Internet

D. L. – Ce sont exactement les caractéristiques de l’Open Source ! Et d’ailleurs de nombreux Netbooks sont basés sur Linux. L’Open Source, comme les logiciels à la demande (SaaS) ou les technologies de virtualisation, correspond vraiment à ce qu’attendent aujourd’hui les organisations de leurs fournisseurs informatiques : des solutions fiables, ouvertes, flexibles, et dont on paye vraiment l’usage. Acheter pour quatre ou cinq ans la licence d’un logiciel n’est ni économique, ni adapté à un environnement en évolution permanente. Il faut des solutions qui donnent de la flexibilité.

Le « green computing », c’est-à-dire une informatique plus respectueuse de l’environnement, est-il une autre piste ?

D. L. – Très certainement. C’est d’ailleurs par le biais des technologies économes que nous venons de citer que les questions environnementales ne seront pas les oubliées de la crise. Ce qu’on appelle le « green computing » doit répondre non seulement à un enjeu environnemental à long terme mais de plus en plus à des enjeux économiques à court terme, le retour sur investissement doit être très rapide de l’ordre de 12 mois. C’est en l’appréhendant sous cet angle que les entreprises pourront concilier responsabilité écologique et remèdes à la crise. Je pense toutefois qu’une forme d’incitation gouvernemental sera nécessaire si on veut assister à un développement rapide et massif du « green computing ».

Justement, quel devrait être le rôle des États pour accélérer le retour à une conjoncture plus favorable ?

D. L. – Les États ont deux leviers : réguler et stimuler. Durant les premiers jours de la crise, il a été beaucoup question de régulation. Une fois les différents plans de sauvetage des banques adoptés, ce sujet a quelque peu disparu. C’est regrettable, mais j’espère que l’affaire Madoff, symbole des tous les excès de la finance mondiale, va accélérer les choses en ce domaine. Par ailleurs, il me semble très important d’introduire un Small Business Act en Europe, ainsi qu’une clause sur la valeur ajoutée locale au niveau Européen dans les appels d’offres publics, comme cela se fait sur d’autres continents. Ce serait un moyen très pragmatique de soutenir nos PME. Quant à la stimulation, elle est au cœur des différents plans de relance présentés en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis… J’aurais aimé qu’en France l’aide à l’innovation y soit plus présente. Favoriser par exemple l’accès des PME à la simulation numérique par des dons de puissance de calcul qui pourraient être considérés comme du mécénat, les aider à protéger leur capital intellectuel… Les propositions émises par Bull à l’occasion de la réflexion sur le plan France Numérique 2012 (voir page 3) sont plus que jamais d’actualité. Je note à cet égard que les mesures envisagées par Barack Obama aux États-Unis insistent sur des points similaires : environnement, accès Internet, télémédecine…

A. A. – Les gouvernements peuvent apporter un soutien immédiat à l’innovation, par exemple en aidant le capital-risque, qui est porteur d’emplois et de dynamisme. Mais surtout ils ont le pouvoir de susciter une impulsion, un élan nouveau. Ils doivent contribuer à rééduquer le marché vers une vision à plus long terme.

D. S. – Par exemple, dans les années 1950, l’économie a été tirée par l’équipement des ménages en logements, électroménager, automobiles… Après la crise des années 1970, c’est l’émergence de l’électronique grand public, avec les magnétoscopes et les chaînes Hi-Fi, qui a relancé la croissance. Ce qui a permis de passer d’une phase à l’autre, ce fut l’idée visionnaire de Kennedy d’envoyer un homme sur la Lune. Cela a contribué aux formidables progrès des technologies, le laser, l’électronique, la miniaturisation, ouvrant ainsi la voie aux innovations des années 1980. Aujourd’hui, on cherche la grande idée qui contribuerait à doper la recherche et l’économie. On sent que c’est du côté des préoccupations environnementales qu’il faut regarder, mais quel sera le projet suffisamment fédérateur et porteur d’innovation pour nous faire basculer dans un nouveau monde ? Pour ma part, je pense que c’est dans la façon dont nous produisons, transportons et consommons l’électricité que se trouve la réponse.

D. L. – Une autre idée que nous avons avancée pour la France, et qui se trouve aussi dans le plan Obama, serait de lancer un grand programme de télésanté et d’en faire un axe pionnier du numérique. Une telle mesure aurait un réel impact à la fois politique, sociétal et économique majeur, à court comme à moyen terme.