L’Open Source : la révolution silencieuse au cœur de la relance numérique
Jean-Pierre Barbéris, Directeur général de Bull France
TRIBUNE
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Depuis le début de la crise économique actuelle, on entend souvent dire qu’il nous faut réinventer le monde. Que la globalisation, conjuguée à la double révolution écologique et numérique, appelle de nouvelles règles, de nouveaux outils, de nouvelles méthodes. Que le salut des entreprises comme des États réside dans le savoir et l’innovation. |
Or il existe un candidat très sérieux, omniprésent et pourtant largement ignoré, un mouvement tant technologique que culturel qui se cache dans nos téléphones, nos e-mails et nos voitures, et qui peut changer le monde car, à bien des égards, il l’a déjà fait : l’Open Source.
On estime que l’Open Source représente aujourd’hui 30 % du code informatique utilisé, y compris dans les applications des éditeurs commerciaux. Il est directement ou indirectement utilisé pour la quasi-totalité des innovations qui bouleversent notre vie quotidienne : embarqué dans les appareils mobiles, fondement des réseaux sociaux et du e-commerce, ou au cœur des supercalculateurs des laboratoires et des bureaux d’étude. Une récente étude menée par Bull et le cabinet Forrester montre que la grande majorité des entreprises européennes y recourent déjà activement. Mais l’Open Source, ce n'est pas seulement des technologies qui séduisent par leur robustesse, leur modularité, leur pérennité et, bien sûr, leur faible coût : c’est aussi un mode de développement, d’organisation du travail et du partage de la connaissance qui ne cesse de prouver son efficacité et qui, au travers de la collaboration de masse et du Web 2.0, déborde de plus en plus du seul cadre de l’informatique.
Tout indique que l’Open Source sera encore l’un des moteurs essentiels de la croissance de demain car il apporte des bénéfices majeurs et complémentaires. Il est tout d’abord un levier d’innovation : en ouvrant plus largement le processus de création, notamment aux utilisateurs, il permet la conjugaison des talents, la consolidation des connaissances et la confrontation des idées. L’innovation ouverte est avant tout une innovation de la déclinaison, de la capitalisation et de l’optimisation : les éléments de base ne cessent d’être enrichis, améliorés et étendus à de nouveaux usages, à la manière de Linux, présent du plus élémentaire des Notebooks au plus sophistiqué des supercalculateurs. L’Open Source est ensuite un levier de compétitivité. L’absence de coûts de licence, mais aussi la standardisation, qui minimise le développement d’interfaces, ou la robustesse, qui soulage la maintenance, apportent des gains économiques substantiels. L’Union européenne estime par exemple que l’usage de l’Open Source permet de réduire de 36 % les coûts de développement logiciels. L’Open Source est ensuite un levier d’excellence : en créant les conditions d’une sorte de « darwinisme logiciel », où seules les meilleures contributions sont retenues, l’Open Source permet le développement d’applications extrêmement sophistiquées et haut de gamme. Selon l’étude Bull/Forrester, près de la moitié des entreprises utilisatrices de l’Open Source s’en servent déjà pour des applications critiques, au cœur des solutions de très haute technologie de demain. 80 % du code des plus grands supercalculateurs au monde, ceux qui conçoivent les avions de demain, modélisent des médicaments du futur, étudient les origines de l’univers, analysent les conséquences du changement climatique, ou développent les technologies vertes de demain, sont basés sur des logiciels libres.
Enfin, l’Open Source est un extraordinaire levier de dynamisme social. À tous les niveaux, il stimule l’échange et l’émulation. Au sein des organisations, il permet de libérer l’initiative, de constituer des équipes pluridisciplinaires qui panachent les profils et les origines, et de dépasser les limites de structures pyramidales de moins en moins adaptées aux exigences du marché. Autour de l’entreprise, il favorise la constitution d’écosystèmes de ‘Virtual Shore’ rassemblant clients, fournisseurs et partenaires. Au-delà encore, grâce aux transferts technologiques, il constitue un formidable accélérateur du développement des pays émergents et de réduction de la fracture digitale, tout en garantissant leur souveraineté numérique. Il n’est pas étonnant que les grands pays émergents (BRIC), et notamment le Brésil et la Chine, investissent désormais massivement dans l’Open Source. Une mutation des flux et des transferts technologiques où la France, leader mondial des technologies Open Source, figure en bonne place dans les coopérations stratégiques, le récent accord en ce domaine entre la France et le Brésil en est un nouveau signe. Quant à l’Europe, déjà première contributrice de l’Open Source, elle peut y trouver le moyen de combler son retard de N°2 du numérique et de devenir, comme elle y aspire, la première économie de la connaissance.
L’Open Source est une révolution silencieuse qui bouleverse nos façons de travailler, de penser, de créer. Il sera un pilier des grands chantiers du numérique de demain : ‘Cloud Computing’, simulation numérique, télésanté… À l’heure où nos pays s’interrogent sur leurs orientations et leurs investissements pour l’avenir, il s’impose parmi les sujets majeurs de réflexion. Car si la crise appelle à « changer le logiciel du monde », l’Open Source sera au cœur des méthodes pour le développer.


